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3.1.2.
Recherche de ce type de variantes dans l’office

 

3.1.2.1. Critères préliminaires

3.1.2.2. Des variantes bénéventaines

3.1.2.3. Des variantes dans les manuscrits germaniques

La prépondérance de do sur si

L’intonation Hodie en 8e mode

L’intonation Hodie hors du 8e mode

3.1.2.4. Des variantes dans les manuscrits aquitains

 

3.1.2. Recherche de ce type de variantes dans l’office

Rappelons d’abord que cette étude n’a pas pour but de faire une liste exhaustive de toutes les variantes des antiennes, encore moins de les décrire, non plus que de mettre en valeur tous les groupes (géographiques, historiques ou culturels) variants. Son objectif consiste à dégager dans l’ensemble de ces variantes des types bien distincts et à montrer l’intérêt et les perspectives que présente leur étude.

Un petit nombre de cas contenu dans les antiennes du Propre d’un groupe bien délimité de manuscrits français nous a permis de définir de façon rigoureuse un premier type de variantes: celles qui traduisent une culture particulière et localisée de la mélodie romano-franque.

Dans quelle mesure cette notion s’applique-t-elle dans le répertoire des antiennes de l’office? C’est ce que nous avons tenté d’évaluer en interrogeant successivement:

 

– deux manuscrits bénéventaine,

– un groupe de manuscrits germaniques,

– un manuscrit aquitain.

 

3.1.2.1. Critères préliminaires

Pour aborder les antiennes de l’office, nous avons dû assouplir les critères de choix des lieux variants. Les variantes ornementales des antiennes de l’office tendent à être de taille[1] moindre que celles du Propre de la messe. Cependant, certaines caractérisent nettement des traditions particulières.

A une ou deux exceptions près, nous n’avons retenu que des antiennes présentes de première main dans Hartker et qui ont reçu dans l’ensemble de la tradition une seule et même mélodie[2].

3.1.2.2. Des variantes bénéventaines

La question des teneurs sur si et mi du 3e et du 4e modes, largement étudiée par ailleurs[3], n’entre pas dans le chant de cette recherche: ces variantes relèvent de l’architecture modale. Nous retenons par contre les «oscillations si-do» qui affectent l’ornementation.

Dans les contextes suivants, la tradition bénéventaine (représentée dans nos tableaux par les manuscrits Benevento, Bibl. cap. 21 et 22) se trouve seule par rapport à toutes les autres. Dans la majorité des cas, il s’agit d’une modification localisée de l’ornementation.

 

Incipit

CAO

tableau

lieu variant

Omnis vallis

4156

4

implebitur… omnis caro

Ponent

4305

5

gloriam

Dies Domini

2215

22

Domini

Virgo hodie

5452

32

fidelis

Vox de cælis

5507

45

sonuit

In die

3223

63

tribulationis

Veri adoratores

5367

89

adoratores

Nonne decem

3945

169

Nonne decem

Beatus venter

1668

380

ubera

Afferte Domino

1303

384

Domino filii

Omnis terra

4155

388

et psallat tibi

Baptizat miles

1553

390

Jordanis

Fontes aquarum

2888

391

sanctificati[4]

Animæ impiorum

1419

405

et gravatum

Venit Maria

5346

437

discipulis quia[5]

Speciosus

4989

500

Speciosus

Iesus qui

3484

566

Iesus qui crucifixus est

Dixit quidem

2306

623

tecum

Nato Domino

3854

805

canebant

Adesto Deus

1268

850

Spiritus

Caritas Pater

1773

860

Caritas

Ego pro te

2583

872

aliquando

Maria autem

3696

890

Maria autem

Te invocamus

5119

918

te adoramus

 

Exemples:[6]

 

 

 

 

 

Les timbres mélodiques permettent d’utiles comparaisons. Les variantes rencontrées dans une formule se répercutent dans les emplois parallèles de cette formule, comme on le voit en comparant la cadence finale des antiennes Te qui in Spiritu et Baptizatur Christus:

 

 

Des comparaisons semblables peuvent être menées à partir des  formules suivantes:

 

Incipit

CAO

tableau

lieu variant

O regem cæli

4077

790

stabulo (réintonation 4e m.)7

Te qui in

5122

392

glorificamus (cad. finale 7e m.)

Induit me

3328

880

auro texta (cad. médiane du timbre 7e m.)

Ipsi sum

3407

882

angeli serviunt (idem)

Praesepis

4363

730

cæli (cad. intermédiaire 8e m.)

Venite

5357

926

fieri (cad. intermédiaire 8e m.)

 

De telles variantes apparaissent donc comme un élément de style spécifique à la région bénéventaine. Cette remarque doit être insérée dans la perspective des processus de la composition des antiennes. C’est finalement le vocabulaire modal des antiennes qui est marqué par les variantes, ainsi qu’on peut le voir dans l’ornementation bénéventaine d’une cadence finale du tetrardus très répandue:

 

 

Incipit

CAO

tableau

lieu variant

Pastores dicite

4224

21

(finale)

Crux benedicta

1961

54

(finale)

Quanto eis

4446

149

(finale)

Non enim

3909

348

semetipso (cad. intermédiaire)

Cum autem

1990

349

(finale)

Multitudo

3839

682

(finale)

 

De la même manière on remarque des échanges de formules, à l’intérieur d’un même mode ou d’un même timbre. Ainsi dans l’antienne Non omnis, l’intonation par la quarte aiguë, commune à toutes les traditions, est remplacée à Bénévent par l’intonation de quarte grave. Modalement, il n’y a aucune différence, seule l’ornemenation change. Mais il semble que l’intonation par la grave «plaise» davantage en milieu bénéventain:

 

 

Non omnis

3926

139

Non omnis (sol-ré pour sol-do en 8e m.)

Cum turba

2040

360

Cum turba (sol-ré pour sol-do en 8e m.)

Pater Abraham

4231

271

miserere mei

Ille me

3172

340

et annuntiabit

Non omnis

3926

139

Non omnis (sol-ré pour sol-do en 8e m.)

Cum turba

2040

360

Cum turba (sol-ré pour sol-do en 8e m.)

Pater Abraham

4231

271

miserere mei

Ille me

3172

340

et annuntiabit

 

Ici encore, on pourrait dire que le vocabulaire des antiennes du 8e mode reçoit une «couleur» bénéventaine spécifique. La logique est celle d’un processus d’acculturation.

Le cas (très rare) de décalage mélodique d’un degré, qui se rencontre dans l’antienne Agatha lætissima[7] sera étudié dans la section suivante (infra 3.2.1.).

Tout aussi rarement, c’est l’ensemble de l’antienne qui est affecté de variantes:

 

Non lotis[8]

3922

365

 

 

Parfois c’est au moins une longue partie de l’antienne qui est affectée de variantes, comme dans Venientes (CAO 5334, tabl. 925): dans la première partie, la mélodie bénéventaine est pratiquement identique à celle des autres régions, mais dont à partir de exsultatione jusqu’à la fin, elle est originale.

En certains cas, la consultation des tableaux comparatifs amène à se demander: Bénévent présente-t-il ici une variante (de la même antienne) ou sommes-nous devant une mélodie différente (c’est-à-dire une autre antienne)?

Ainsi, dans l’antienne Mane surgens[9]:

Mane surgens Iacob erigebat lapidem in titulum / fundens oleum desuper /
votum vovit Domino / Vere locus iuste sanctus est / et ego nesciebam.

A partir du début, les manuscrits progressent en parallèle. Il y a des différences d’ornementation et le style propre de chaque manuscrit est bien reconnaissable. Ceci est d’autant plus remarquable que le mot Iacob est absent des manuscrits bénévetains.

La divergence commence à titulum / fundens. Les manuscrits bénéventains, aquitains et français se séaprent des manuscrits germaniques et lotharingiens.

L’accord – à de notables différences ornemantales près – est rétabli  sur votum vovit jusqu’à Vere.

A partir de Vere jusqu’à la fin, les manuscrits bénéventains, tout en gardant la structure modale commune ont une ornementation et une parcours mélodique complètement différents.

Ainsi se trouve déjà introduite une question qui clora cette section: à partir de quel seuil doit-on parler de variantes d’une même antienne ou d’antiennes de mélodies différentes?

La recherche de variantes spécifiques dans les manuscrits bénéventains a été aussi l’occasion de confirmer l’existence de remarquables rapprochements entre la tradition bénéventaine et des traditions françaises:

 

Concussum est

1864

52

Concussum… archangelus

Mihi vivere

3759

67

mihi vivere

Sic veniet

4925

577

Sic veniet… euntem

 

Ou entre Bénévent et l’Aquitaine[10]:

 

Tanto tempore

5111

115

Tanto tempore

Qui de terra

4464

275

de terra loquitur

Audistis quia

1520

332

si diligeretis

 

3.1.2.3. Des variantes dans les manuscrits germaniques

La prépondérance[11] de do sur si?

Comme c’était le cas avec les manuscrits français du groupe Saint-Denis/Mont-Renaud, les variantes affectant les structures modales ont été écartées. C’est la raison pour laquelle les variantes liées aux récitations sur do et fa en 3e et 4e modes, largement étudiées par ailleurs, sont ici seulement évoquées, selon les besoins de l’étude.

La tradition germanique, peut-être en raison de sa large diffusion vers l’est, est la seule à avoir fait l’objet d’études relativement proches de la présente, études à l’occasion desquelles a souvent été employé le terme de «dialecte germanique»[12].

L’expression, introduite à la suite des observations de P. Wagner[13], semble avoir fait fortune au cours de la seconde moitié du xxe siècle, après la publication de l’Antiphonaire d’Einsiedeln[14], basé sur des sources germaniques et donc assez nettement différent de l’Antiphonale monasticum de 1934, largement inspiré par les manuscrits bénéventains.

Tout en fournissant une description du phénomène, David Hiley a bien mis en évidence les ambiguïtés de l’expression:

«Là où les sources du Sud et de l’Ouest (représentées principalement par les sources aquitaines et bénéventaines) proposent une leçon du type ré-mi-ré, ou la-si-la au sommet de la phrase (ou la-si  -la) si le copiste utilise le signe du bémol), les manuscrits du Nord et surtout de l’Est préfèrent ré-fa-ré et la-do-la. A ce phénomène est intimement liée la question de savoir quelle teneur de récitation, si ou do, est appropriée pour le 3e ton psalmodique et les passages récitatifs des 3e et 4e modes. Le propension de l’Est à choisir la note supérieure est souvent présentée comme constitutive d’un ‘dialecte de chant germanique’, alors qu’il semblerait plus approprié d’appeler cela un accent régional, puisque cela n’affecte en rien le vocabulaire et la grammaire de base du chant…»[15]

Ce phénomène, pour lequel Eugène Cardine n’a jamais proposé d’explication[16], présente, certes, des formes extrêmes à l’est du Rhin et en Europe centrale. Mais il se rencontre aussi – à des degrés divers – dans presque toutes les traditions: les manuscrits français, notamment, sont largement touchés par lui.

Bien plus, ce phénomène est loin d’être absent des traditions aquitaines, comme en témoignent certains passages des introïts du 3e mode. Ainsi, lit-on sur do la récitation initiale de l’introit Omnia dans plusieurs manuscrits aquitains, comme:

 

Paris BnF lat 1132 (Limoges, xie s.), f° 52.

 

Paris BNF lat 4951 (Toulouse xie s.), f° 191.

 

Langres, Grand Séminaire 312 (Sud Ouest, début xiiie s.), f° 78v.

 

Madrid BAH 51 (San Millan, xi-xiie s.), f° 99.

 

Lorsqu’il s’agit des récitations à l’intérieur de pièces du tétrardus, tous les manuscrits – sauf les manuscrits bénéventains – manifestent cette tendance vers l’aigu de la tierce mineure. Même un manuscrit comme Paris BnF lat 776 (f° 28v), donne do sur super salutare, dans l’introit In virtute tua:

 

 

Il en va de même si on considère les seules notes ornementales dans les formules du deutérus, comme on peut le voir dans l’exemple suivant:

Introit Timete Dominum:

 

Force est donc d’admettre que, même dans les régions où prévaut la notation aquitaine, les cas de prépondérance de do sur si ne sont pas rares[17], au moins pour le psaume et pour l’ornementation.

A la lumière de ces comportements, on doit reconnaître le caractère inadéquat de l’expression «dialecte germanique», employée pour désigner de telles prépondérance de do sur si.

Les antiennes de l’office nous amènent à des constatations identiques. Ainsi par exemple, pour l’antienne Tolle puerum (CAO 5156, tabl. 17)[18], seuls les témoins bénéventains proposent une intonation sol-la-si: français, aquitains et germaniques notent tous sol-la-do:

 

 

La prépondérance de do sur si (resp. fa sur mi) dans les récitations du 3e (resp. 4e) mode ne peuvent donc être considérées comme caractéristiques d’un discours germanique.

Un «choix» germanique en faveur du mi: l’intonation du type Hodie en 8e mode

D’ailleurs, l’intérêt porté aux questions de la prépondérance du do sur le si en milieu germanique a partiellement laissé dans l’ombre un autre phénomène: l’apparition d’un si (mi) ornemental dans certains contextes unisoniques de récitation ou de quasi-récitation sur do (fa).[19]

La formule d’intonation ou de réintonation du type Hodie dans les antiennes du 8e mode présente une variante caractéristique dans un grand nombre de manuscrits germaniques.

 

 

CAO

incipit

K1

K2

A

U

Klo

SG 545

1205

Ab Oriente

diff.

34v

36v (fa)

38v

diff.

89

1745

Bonum est sperare

78

74

68 (fa)

80v

122

151v

1876

Confitebor tibi

63

49

50 (fa)

66

100

114v

1912

Contritum est

89

92

79v (fa)

93

138

178

2397

Dominum Deum

69

59

///

///

dif.

130

2417

Dominus mihi

79

69

64 (fa)

77

117

144

2530

Ecce nunc palam

102v

115

99

107v

///

///

2532

Ecce nunc tempus

67

55

55

69v

107

124v

2697

Et dicebant

94v

102v

///

98r

145

///

2837

Facta est Iudæa

269

///

///

///

///

99v

3093

Hodie Christus hodie

21v

26

19v (fa)

25 (fa)

33v

56 (fa)

3095

Hodie cælesti

34

39

36 (fa)

40v

56

86v

3134

Hora est iam

2v

1

nn

5v

3v

16v

3515

Iudica causam

84

84

74 (fa)

88 (fa)

130

167v

3794

Missus est

16

16v

38v (fa)

17

24

41

3854

Nato Domino

19v

22v

31 (fa)

35v

46v

50v

3979

Nuptiæ

33

38

47v

45

61

92

4221

Parvulus filius

20

///

19 (fa)

24

32

52

4347

Potens es

78

74

68

80v

122

151v

4566

Quoniam confortavit

224

///

134

178r

77v

///

4835

Scriptum est

85

86

74v (fa)

88v

illis.

168v

5028

Stephanus vidit

26

172

22v (fa)

27

37

61v

 

Remarques

 

1. L’antiphonaire d’Aix-la-Chapelle est nettement hésitant dans ce contexte, alors que les cinq autres manuscrit adoptent un comportement quasi systématique.

2. Le comportement des témoins est plus systématique quand le contexte est rigoureux. Les cas limites, comme Ab Oriente, Hodie Christus, Iudica, etc., provoquent l’hésitation d’Aix-la-Chapelle et Utrecht.

3. Le phénomène n’est pas propre aux antiennes. Il affecte tout autant l’intonation des répons du 8e mode (ex. Tristis est, Karlsruhe, BLB SG VI, f° 90).

4. Les 6 manuscrits retenus dans le tableau précédent ne sont pas les seuls qui connaissent cette variante. De nombreux autres manuscrits germaniques en sont les témoins habituels.

5. A l’inverse, nous n’avons rencontré cette variante dans aucune région, en dehors des milieux germaniques. En ignorant toujours cette variante, le manuscrit Metz, BM 83 se détache nettement de la tradition germanique, dont il est par ailleurs assez souvent proche.

Paradoxalement, c’est donc le choix de si par rapport à do dans la formule d’intonation Hodie qui apparaît, au termes de nos comparaisons, comme l’une des variantes les plus caractéristiques d’un groupe important de représentants des traditions germaniques:

 

Aachen, Bischöfliches Domarchiv 20 (fin xiiie s., Aix la Chapelle)

Berlin Staatsbibl. Theo. lat. fol. 218 (xiiie s., Hildesheim)

Karlsruhe, Bad. Landesbibl. Aug. LX (xiiie s., Reichenau)

Karlsruhe, Bad. Landesbibl. SG 6 (xive s., Forêt Noire)

Kassel Landesbibl. Th in f° 124 (xiii-xive s., Friedeslar)

Klosterneuburg, Stiftsbibl. 1012 - 1013 (xive s., Klosterneuburg)

Nonberg, Stiftsbibl. 26.E.1b (xve s., Nonberg)

Praha Musée bohémien, XV.A.10 (xiv-xve s., Bohème)

Praha Strahov, D.E.1.7 (xiii-xive s., Bohème)

Praha Université, XIV.B.13 (xiii-xive s., Prague S. Georges)

Rajrhad Benediktin. Klaster, F/K 1.A.1 (fin xive s., Trebitsch)

Sankt-Gallen, Stiftsbibliothek 545 (xvi e s., Saint-Gall)

Sankt Paul im Lavanttal, Benediktinerstiftes 9/3 (xive s., Bamberg?)

Utrecht, Bibliotheek der Rijksuniv. 406 (xiie s., Utrecht)

 

 

La formule d’intonation du type Hodie en dehors du 8e mode

Ce contexte mélodique fa/fa-sol/sol se retrouve avec le même rythme proparoxytonique, en intonation des antiennes du 1er mode (do/do-ré/ré). Or, dans ce contexte, la variante ne se produit presque jamais. Ainsi, dans Karlrslruhe, BLB SG VI:

 

Hodie natus

25v

do/do-ré/ré

Iter faciente

54r

do/do-ré/ré

Non in solo

58v

do/do-ré/ré

Illi ergo

74v

do/do-ré/ré

Quinquaginta

79v

do/do-ré/ré

Coeperunt omnes

85r

do/do-ré/ré

Nonne cor

104r

do/do-ré/ré

Usque modo

115r

do/do-ré/ré

Hodie completi

129r

si/do-ré/ré

Spiritus sanctus

132r

do/do-ré/ré

Facta autem

132r

do/do-ré/ré

Gratias tibi

134r

si/do-ré/ré

Beata es Maria

272r

do/do-ré/ré

Cum vidisset

330r

do/do-ré/ré

 

Entre ces cas et la série affectée par la variante étudiée ci-dessus, la seule différence est la modalité d’ensemble de la pièce. Les intervalles, la situation de la formule dans la pièce, ainsi que le rythme sont identiques.

Quelques contextes identiques se retrouvent aussi à l’aigu du 1er ou du 4e mode:

Sub tuam protectionem[20]: sol/sol-la/la

Vade iam et noli[21]: sol/sol-la/la

Un contexte mélodique semblable (mais rythmiquement différent, aussi n’est-il mentionné ici que pour mémoire) se rencontre en 6e mode:

Gaudeamus omnes[22]

Dans aucun de ces cas, nous n’avons rencontré de variante avec demi-ton dans aucun manuscrit. C’est donc le contexte spécifique d’intonation de la sous-finale du 8e mode qui explique cette variante. S’il fallait tenter une explication, nous dirions qu’en 8e mode, l’oreille entend de la même manière les trois intonations fa/fa-sol/sol, sol/sol-la/la et la/la-si/si. Il y a donc une très large zone d’incertitude dans le milieu de l’échelle, et autant de risques d’erreur pour le chanteur. Dans les autres modes, l’incertitude sur cette intonation par la sous-finale est plus réduite.

Le déplacement du premier fa à mi permet de lever complètement l’incertitude du mode et du degré initial. Comme le fa n’est pas, dans ce contexte, instable en présence du mi, on peut formuler l’hypothèse que cette variante a été introduite délibérément pour faciliter l’intonation.

3.1.2.4. Des variantes dans les manuscrits aquitains

En abordant l’immense région Aquitaine, il apparaît vite artificiel de vouloir définir des variantes aquitaines, c’est-à-dire des variantes qui se trouveraient uniquement dans les manuscrits aquitains et les caractériseraient presque tous.

Qu’il y ait des tendances générales caractéristiques des mélodies romano-franques transmises par les manuscrits aquitains est un fait avéré, au moins pour pour le Propre de la messe[23]. Cependant, qu’il s’agisse de la messe[24] ou de l’office, les centres aquitains sont bien individualisés les uns par rapport aux autres. Evaluer la tradition aquitaine sur les variantes supposerait donc d’interroger plusieurs centres, et donc différents manuscrits. Nous avons retenu ici le manuscrit Toledo, Bibl. cap. 44.2[25], renvoyant l’examen des autres[26] à des recherches ultérieures.

Pour les antiennes que nous avons choisi d’étudier[27], il est fréquent que, séparément, certains manuscrits français, ou bénéventains, ou germaniques présentent une leçon qui s’écarte de l’ensemble des autres manuscrits habituellement unanimes.

Ce phénomène se produit beaucoup plus rarement avec Tolède 44.2: dans les tableaux, ce manuscrit apparaît très souvent en accord avec plusieurs autres traditions, et spécialement avec le tracé neumatique de Hartker.

Si on écarte quelques différences spécifiques d’ornementation[28], nos tableaux permettent de retenir les cas suivants, pour lesquels la mélodie donnée par Tol 44.2 (éventuellement avec d’autres aquitains) s’écarte des autres manuscrits:

 

Omnis vallis

4156

4

humiliabitur et videbit omnis

 

 

Natus est nobis

3857

18

salvator

 

 

Nesciens mater

3877

68

dolore

Vidit Iacob

5415

185

cælos

Dixit autem

2275

211

homines

Pater Abraham

4231

271

miserere mei

Nisi ego

3882

347

paraclitus

Homo quidam

3133

367

Homo quidam

Beatus venter

1668

380

dominum

Animæ impiorum

1419

405

et gravatum

Rogabo Patrem

4662

435

vobis

Sic veniet

4925

577

Sic

Benedictus

1726

592

suos.

In sole

3287

878

posuit

 

En dehors de ces cas, lorsque Tolede 44.2 est variant, généralement il ne l’est pas seul, mais se rencontre sur cette variante avec un manuscrit d’une autre région.

C’est ainsi que se présentent de nombreux contacts avec les traditions françaises de Saint-Denis et/ou Saint-Maur:

 

Ierusalem respice

3481

8

respice ad orientem

D

 

 

Concussum est

1864

52

archangelus michael

F1 F2

Accepit autem

1216

157

magnificabant
quia

D F1 F2
D F1 F2

 

Il y a aussi des contacts avec la tradition bénéventaine[29]:

 

Crux benedicta

1961

54

dominus

Tanto tempore

5111

115

Tanto tempore

Qui de terra

4464

275

de terra loquitur

Audistis quia

1520

332

si diligeretis

Afferte Domino

1303

384

filii

 

Malgré la distance, ces points de contacts n’étonnent pas vraiment: on se souvient que de telles proximités entre Aquitaine et Sud de l’Italie ont été révélées par les études critiques du Graduel romain[30].

Doubles contacts, enfin, avec les traditions bénéventaine et françaises:

 

Hæc autem scripta

2993

689

dei

L D F

 

 

Cuius pulchritudinem

1968

862

luna mirantur

L D F[31]

 

 

En résumé, celle des traditions aquitaines des antiennes de l’office que nous saisissons dans Tol 44.2 possède relativement peu de variantes propres. Par contre, elle partage un nombre notable de variantes avec les régions où le répertoire est né (variantes françaises) ou avec des régions où le répertoire a été très tôt importé (bénéventaine). Cela correspond bien à ce que nous a appris plus haut l’étude des premiers manuscrits aquitains (Tolède 44.1 et Albi 44) et leur comparaison avec les premiers manuscrits français sans notation (Paris, BnF lat 17 436).

En dehors de ces remarques générales, la recherche des variantes dans Tolède 44.2 nous a permis de remarquer un comportement intéressant:

La tendance vers do (ou vers fa) comme récitation prépondérante[32], remarquée plus haut à l’occasion des variantes germaniques, se retrouve assez nettement dans les antiennes de l’office de Toledo, Bibl. cap. 44.2, comme on le remarque dans nos tableaux:

 

Tolle puerum

5156

17

(// Sil

Tol1)

 

Nemo tollit

3874

86

// Sil

 

 

Tanto tempore

5111

115

// Sil

 

fa

Tollite iugum

5158

127[33]

// Sil

 

 

Qui de terra

4464

275

 

 

 

Benedicat terra

1692

280[34]

 

Tol1

 

Non sis mihi

3933

485

//

Tol1

 

In Patre manet

3268

640

[35]

 

 

Dignum sibi

2221

720

 

 

 

Fiat Domine

2863

765

 

 

 

Induit me

3328

880

 

 

 

Ipsi sum

3407

882

 

 

 

Iustum deduxit

3541

888

 

 

 

Si coram

4881

914

 

 

 

 

Comme on le voit, l’intonation sol-la-si/do (do-ré-mi/fa) est souvent concernée:

 

 

Mais le manuscrit connaît l’intonations do-ré-mi (4e mode) et sol-la-si (3e m.):

 

 

Homo erat

3127

208

 

 

Pater diligit

4233

310

//

Tol1

Sic veniet

4925

577

 

 

 

De même, la troisième incise du timbre du 7e mode[36] est habituellement donnée sur do.:

 

 

Le cas de Non est hic (CAO 3913, tabl. 180), où la récitation porta semble s’effectuer sur si ne constitue pas une exception: la brièveté du texte impose une «compression» à la

 

 

Remarque sur la régularité dans l’application des formules

Tolède 44.2 présente parfois un comportement hésitant dans l’application des formules. Ainsi, dans la cadence médiane du timbre antiphonique du 7e mode, pour laquelle les manuscrits se répartissent de façon assez systématique entre les cadences ré-la-sol et ré-si-sol, Tolède 44.2 donne-t-il presque toujours la cadence ré-si-sol:

 

Non sis mihi

3933

485

Dignum sibi

2221

720

Fiat domine

2863

765

Induit me

3328

880

Iustum

3541

888

Si coram

4881

914

 

 

 

 

 

Sans qu’on puisse en donner d’explication, il y a une antienne du timbre pour laquelle il donne la cadence ré-la-sol, qu’il ignore par ailleurs:

 

 

Ipsi sum

3407

882

 

Une «irrégularité» aussi spécifique est sûrement une «signature» du manuscrit Tolède 44.2. En rechercher la trace dans les autres manuscrits aquitains de l’office pourrait nous renseigner sur l’influence mélodique que ce manuscrit a réellement exercée sur les centres de la péninsule ibérique.

 

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[1] Par taille, nous entendons d’abord le nombre de notes concernées, puis, dans une certaine mesure, l’ambitus mélodique recouvert par la variante.

[2] D’après le témoignage des manuscrits que nous avons pu consulter.

[3] J. Gajard, «Les récitations modales des 3e et 4e modes dans les manuscrits bénéventains et aquitains», EG 1 (1954), 9-46.

[4] Sur la finale de ce mot, les traditions se séparent selon l’intervalle mélodique: seconde, tierce ou quarte.

[5] Variante probablement provoquée par le parallèle textuel entre Venit Maria, nuntians discipulis quia vidi Dominum, alleluia, avec Cito euntes, dicite discipulis quia surrexit Dominus, alleluia (CAO 1813), de même mélodie.

[6] Les abréviations utilisées ici désignent des manuscrits (ou des familles de mansucrits) qui composent le tableau (cf. annexe) de l’antienne considérée. ALL = germaniques, BEN = bénéventains, FRA= français. ALII = «le reste» des manuscrits, entendu par rapport aux manuscrits copiés dans le tableau.

[7] CAO 1306, tableau 853, sur ad epulas invitata.

[8] On remarquera dans ce cas que certains manuscrits français ont une ornementation légèrement différente, qui les rapproche des manuscrits bénéventains.

[9] CAO 3691, tableau 181 en annexe.

[10] Des points de contacts entre les groupes bénéventain et aquitain avaient déjà été visualisés par les graphiques du Graduel critique (Le Graduel romain, édition critique 4, 1. Le groupement des manuscrits, 383-385).

[11] Le mot «prépondérance» ici employé, mérite certaines précisions. Nous l’employons ici dans son acceptation statistique, sans lui donner la connotation d’une supériorité  (force d’un degré par rapport à un autre, antériorité d’une version sur une autre) ni en faire un élément d’explication.

[12] J. Gajard, Les récitations modales, 9-46. M.-E. Heisler, ‘Die problematik  des “germanischen” oder “deutchen” Choraldialekts’, SMASH 27 (1985), 67-82: Studien zum ostfrankischen Choraldialekt, Diss. Frankfurt, 1987. J. Mezei, «Zur Problematik des “germanischen” Choraldialekts», dans: Cantus planus. Papers read ad the Third meeting, Tihany, Hungary, 19-24 September 1998, Budapest, 1990, 49-60.

[13] P. Wagner, «Germanisches und Romanisches im frühmittelalterlichen Kirchengesang», Bericht über den I. Musikwissenschaftlichen Kongress der deutschen Musikgesellschaft in Leipzig 1925, Leipzig, 1926, 21-34. Das Graduale der St. Thomaskirche zu Leipzig (14. Jahrhunderts), Publikationen Älterer Musik 5-6, Leipzig, 1930, 1932.

[14] Cf. «Compte Rendu du Nouvel Antiphonaire Monastique des Bénédictins Suisses», Bulletin du Conservatoire-Académie de Musique de Fribourg, Janvier-Février 1945.

[15] «Where many southern and western sources (Aquitanian and Beneventan ones seem to be most continent) have a reading such as ded, or aba at the top of the phrase (or aba, if the scribe uses the flat sign at all), northern and especially eastern manuscripts prefer dfd and aca. Intimately related to this phenomenon is the question of which recitating note, b or c, is appropriate for the third psalm tone and recitations passages in compositions in modes three and four. The eastern propensity to choose the higher note is often referred to as constituting the ‘German chant dialect’ though it would seem more appropriate to call it a regional accent, since nothing in the basic vocabulary or grammar of the chant is affected…», D. Hiley, Western Plainchant, 573.

[16] Tout au plus exprima-t-il des réserves face aux explications pentaphoniques de Yasser: E. Cardine, compte-rendu de J. Yasser, Mediæval Quartal Harmony, New York, 1938, dans: RG 24 (1939), 233-239.

[17] Cf. J. Gajard, Les récitations modales, 35-36.

[18] Cet exemple illustre bien la raison pour laquelle nous avons distingué et écarté de l’étude les variantes modales: Bénévent classe cette antienne en 8e mode et les autres manuscrits en 3e, mais cette différence qui affecte la seule note finale de l’antienne est sans rapport avec la variante de l’intonation.

[19] Certains manuscrits aquitains présentent un comportement un peu similaire. M.-N. Colette, un des rares musicologues à avoir abordé cette question, envisage ces variations dans les termes d’un «choix» opéré par le chanteur, selon que le contexte mélodique est ascendant ou descendant. Cf. M.-N. Colette, «Le choix de Si et Mi dans les graduels aquitains (xi-xiième siècles)», dans: Actas del XV Congreso de la Sociedad Internacional de Musicologia “Culturas Musicales del Mediterraneo y sus ramificaciones” Madrid / 3-10 / IV / 1992, Revista de Musicologia 16/4 (1993), 2268-2296.

[20] Tableau 739.

[21] Tableau 100.

[22] Tableau 949.

[23] C’est ce qui ressort des sondages menés en vue d’une édition critique du Graduel: Le Graduel romain, édition critique, 4. Le texte neumatique, 1. Le groupement des manuscrits, 241-242.

[24] Ibid., 276.

[25] Sa lisibilité mélodique, supérieure à celle de Toledo 44.1, l’a fait préférer.

[26] Principalement Silos, Abadía Santo-Domingo 9 et Toledo, Bibl. cap. 44.1. Albi, BM Rochegude 44 contient trop peu de pièces notées pour être pris en compte dans cette partie de l’étude.

[27] Fonds des antiennes présentes dans Hartker et de diffusion très large dans la tradition manuscrite.

[28] Notamment la chute de la première note du torculus initio debilis, presque systématique dans les manuscrits aquitains et bénéventains (cf. E. Cardine, Sémiologie grégorienne, 30, 34: L. Agustoni - B. Göschl, Einführung in die Interpretation des Gregorianischen Chorals, 2. æsthetik, vol. 1, Regensburg, 1992, 203, 206, etc.). De même, ont été négligées les variantes ornementales du type si/do, mi/fa ou la/sib.

[29] Certains de ces cas ont déjà été signalés à propos des variantes bénéventaines.

[30] Lors du premier sondage du Graduel critique, manuscrits bénéventains et aquitains apparaissent dans le même groupe (Le Graduel romain, édition critique, 4. Le texte neumatique. 1. Le groupement des manuscrits, 241-242, 254, 273, 275, 283).

[31] Avec de très légères différences d’ornenetation entre Tol. 44.2, les versions françaises et bénéventaines qui ne suppriment pas la proximité de ces versions et leur éloignement (relatif) des manuscrits allemands.

[32] Et non seulement comme teneur psalmodique.

[33] Ici, la lecture est seulement probable, car une tache rend difficile la lecture des photographies du manuscrit.

[34] Cette antienne ne se trouve pas dans Tol 44.2 mais la version de Tol 44.1 est intéressante.

[35] Cas exceptionnel: même Bénévent 21  donne sol-la-do pour l’intonation de cette antienne.

[36] Non sis mihi, In Patre manet, Dignum sibi, Fiat Domine, Induit me, Ipsi sum, Iustum deduxit, Si coram.

 

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