CHAPITRE
III
TROIS TYPES DE VARIANTES
Introduction
«Il règne
dans la musique un ordre admirable.
Mais on a pu l’accuser de désordre
par la faute de ceux qui ont entrepris de l’expliquer.»
Aristoxène de Tarente[1]
Variantes de la tradition manuscrite
Variantes de la même antienne ou antienne de mélodie différente?
Variante mélodique et variante rythmique
Le répertoire romano-franc apparaît dans l’histoire sous une forme qui n’est pas complètement unifiée, loin de là: il n’existe pas une seule pièce de l’office ou de la messe qui ne soit sujette à variantes. Chaque antienne nous parvient sous les versions diverses que lui donnent les différents manuscrits.
Par analogie avec certaines catégories sociologiques, on pourrait dire que les traditions particulières, géographiques ou culturelles, à travers lesquelles nous parvient le répertoire romano-franc, témoignent qu’il fait l’objet d’un processus d’«acculturation»[2].
La notion de variante est apparue dans le domaine de la philologie et c’est par analogie qu’elle a été appliquée aux «textes»musicaux.
Dans le langage courant, le mot comporte l’allusion à une norme ou au moins à une référence:
Leçon* (III) différente de la leçon principale ou admise d’un texte: différence selon les versions. Edition critique d’un texte accompagné des variantes.
Moyen d’expression (mot, tour,
prononciation) qui s’écarte d’une référence
d’un type (pour des raisons stylistiques, de lieu, etc.). Variante
dialectale. Variante stylistique.[3]
De même:
[Dans un texte] Texte d'un auteur, ou passage qui diffère de la leçon communément admise, soit qu'il existe plusieurs versions manuscrites du texte ou du passage, soit qu'il en existe diverses éditions, l'auteur ayant pu lui-même modifier son texte.[4]
La définition des variantes utilisée par les phonologues présente, elle aussi, une connotation d’écart par rapport à une référence:
«Les phonologues appellent variante une réalisation de phonème qui s’écarte nettement de ce qu’on peut appeler la réalisation-type…»[5]
Les ouvrages de critique textuelle[6] ne donnent pas en général la définition du mot variante, sauf Maniaci[7], qui reprend la définition de Muzerelle[8]:
Leçon
Chacune des différentes formes données à un mot ou groupe de mots, en un point du texte, par différents manuscrits.
Variante
Chacune des autres leçons, par rapport à une leçon considérée.
D’origine codicologique, elle est bien adaptée à notre propos: c’est celle que nous adopterons. Compte tenu du répertoire considéré et des objectifs de l’étude, il est en effet nécessaire de dégager le concept de variante de toute comparaison avec une tradition générale qui ferait référence.
Les pièces consignées par écrit dans les livres médiévaux sont des chants. Les variantes qui les affectent peuvent donc être considérées à deux points de vue:
– celui de la représentation qu’elles reçoivent dans un manuscrit donné:
– celui de la réalisation sonore qu’elles ont reçu dans le centre où ce manuscrit a été copié et/ou utilisé.
Il importe de préciser que c’est le premier point de vue qui fait seul l’objet de la présente étude. Les variantes considérées sont des différences constatées dans l’écrit pour une pièce de chant donnée entre tel manuscrit (ou groupe de manuscrits) et tel manuscrit (ou groupe de manuscrits).
Le point de vue musical des variantes ne sera pas négligé. Au contraire, envisagé comme une conséquence de l’observation des documents écrits, il conduira à des conclusions capitales sur le plan de la réalisation sonore, et donc sur les traditions orales coexistantes aux manuscrits. Mais ce n’est pas lui qui structure formellement les descriptions et les classifications qui vont suivre.
Le répertoire des antiennes comporte un certain nombre de pièces qui présentent, selon les manuscrits, des mélodies globalement différentes pour un même texte. C’est le cas, par exemple des communions évangéliques de Carême[9]. De tels contextes n’ont pas été pris en considération.
L’étude est donc circonscrite aux variantes qui n’affectent qu’une partie relativement limitée d’une pièce de chant qui peut donc être réputée substantiellement la même sous ses différentes recensions manuscrites.
Les plus anciens manuscrits de l’office et de la messe, en particulier les écoles allemande, lorraine et bretonne comportent des précisions rythmiques ou vocales qui disparaissent progressivement des manuscrits plus récents. De telles différences ont été écartées de cette recherche, qui se consacre spécialement à l’étude des variantes mélodiques consignées dans la tradition manuscrite.
Un certain nombre de variantes mélodiques présentes dans la tradition manuscrite doivent être mises directement en rapport avec un contexte spécifique d’articulation ou de prononciation. Il s’agit du thème de la liquescence, qui fait l’objet de nombreuses études[10]. Ce phénomène à la fois phonétique, mélodique et esthétique, peut être à l’origine de variantes mélodiques que nous n’avons pas prises en compte ici.
De même les phénomènes vocaux de portamento ou liés à une incertitude d’intonation, qui ont reçu le nom générique d’initio debilis[11], comme on en rencontre notamment au début des antiennes O de l’Avent, nous semblent-ils devoir être exclus de notre propos. Dans les variantes mélodiques que la tradition manuscrite a retenues de ces contextes, il est difficile de discerner entre ce qui relève de la conscience du notateur et ce qui relève des habitudes vocales reçue dont le notateur rend compte de façon aléatoire[12].
Ces précautions étant posées et ces limites établies, l’étude des antiennes de l’office et du Propre de la messe nous amène à constater que les variantes de la tradition manuscrite ne constituent pas un ensemble indifférencié, mais qu’elles tendent à se répartir en trois types différents.
En tel point de l’antienne, un témoin ou un groupe de témoins s’écarte du reste de la tradition manuscrite.
Selon toute probabilité, la différence matérielle d’ordre graphique que nous constatons entre ce témoin et les autres manuscrits correspond, de façon directe et univoque, à une différence d’ordre sonore entre les deux chants.
Nous avons choisi d’établir le concept de ce type de variante sur un ensemble de variantes relevées dans la tradition de Saint-Denis/Noyon des antiennes du Propre de la messe.
Nous montrerons ensuite comment il est possible d’étendre ce concept aux antiennes de l’office: mais nous verrons qu’il s’y découvre des contours beaucoup plus flous. Cette étude nous conduira à envisager les limites de la notion de variante, du point de vue du répertoire considéré.
La tradition diastématique éclate en plusieurs groupes avec des divergences notables, qui atteignent parfois la structure modale de l’antienne, alors que la tradition neumatique reste unifiée.
Ce phénomène de dispersion peut bien sûr relever d’une simple accumulation des variantes du 1er type, chaque région affectant une même pièce de son caractère variant. Mais nous avons relevé un petit nombre de cas qui semblent échapper à ce simple phénomène d’accumulation.
En effet, la tradition neumatique, lorsqu’elle est documentée par plusieurs témoins[13], paraît ignorer cet «éclatement» des versions mélodiques, ce qui laisse supposer qu’à l’époque des premières tentatives de mise par écrit, il n’existait probablement pas de variante entre les différentes traditions régionales.
Nous montrerons que de telles variantes se rencontrent, en petit nombre, dans la tradition manuscrite des antiennes de l’office et nous décrirons celles que nous avons rencontrées. Les recherches de Fischer et Atkinson ont abordé des questions très semblables à propos des antiennes du Propre: les hypothèses qu’ils ont envisagées peuvent-elles valoir pour les antiennes de l’office?
Ces considérations nous conduiront à formuler une troisième limite du concept de variante, et à évoquer des questions liées l’interface entre notation et oralité, propres aux répertoires médiévaux.
La tradition se divise en deux groupes en raison d’une incertitude de notation. Ce contexte très spécifique se réalise dans un très grand nombre de cas, si nous considérons comment la tradition manuscrite a noté la qualité du si.
Ici, la différence matérielle d’ordre graphique que nous constatons entre deux témoins manuscrits ne correspond pas nécessairement à une différence sonore entre les deux chants. Au contraire, l’identité matérielle des notations peut dissimuler une différence musicale entre deux traditions.
Bien que cette étude nous amène à relativiser la notion de variante et à la réduire à une simple indétermination d’écriture dans certains contextes instables ou indéfinis de l’échelle ou du mode, l’étude approfondie de ce type de variantes représente un enjeu considérable. Elle conduit en effet à élucider dans la majorité des cas, le comportement propre de chaque manuscrit par rapport à l’écriture du si mobile. Par là, elle ouvre la porte à une certaine connaissance de la pratique de chaque centre liturgique relativement à la qualité du si.
Justificatif
de cette recherche
Etablissement de la notion
3.1.1.1. Le contexte
3.1.1.2. Les variantes
mélodiques
3.1.1.3. Confimation par
les variantes textuelles
3.1.1.4. Aspect historique
3.1.1.5. Une
hypothèse supplémentaire
3.1.2.1. Critères
préliminaires
3.1.2.2. Des variantes
bénéventaines
3.1.2.3. Des variantes dans
les manuscrits germaniques
La prépondérance
de do sur si
L’intonation Hodie en 8e
mode
L’intonation Hodie hors
du 8e mode
3.1.2.4. Des variantes dans
les manuscrits aquitains
3.1.3.1. Variantes
régionales d’une antienne tardive: Gaude et lætare Tableau des mélodies Comparaison des mélodies
3.1.3.2. Deux
mélodies pour une antienne ancienne: Ecce Maria
Conclusion sur le 1er type de variantes
3.2.1. Dans les antiennes de
l’office
Antienne Agatha
lætissima
Antienne Obtulerunt
Antienne Germinavit
Antienne Ecce merces
sanctorum
Antienne Circumdantes
Antienne Tu es qui venturus
Antienne O vos omnes
3.2.2. Ces variantes sont en
petit nombre
3.2.3. Des
«altérations cachées» dans le répertoire
romano-franc?
3.2.4. Dans le Propre de la
messse
Offertoire Confirma hoc
Offertoire Diffusa est
Communion Exsulta filia
Communion Scapulis suis
Communion Illumina
Conclusion sur le 2e
type de variantes
La notation de la qualite du si
3.3.1. Précautions
liminaires
3.3.2. Elément
historiographiques
3.2.2.1. Pédagogie
et méthodes de chant
3.2.2.2. Quelques
débats musicologiques du xxe siècle
3.3.3. La contribution des
études sur la modalité archaïque
3.3.4. Le comportement des
manuscrits
3.3.4.1. La présence
du signe du bémol dans les manuscrits
3.3.4.2. Choix de manuscrits
représentatifs
3.3.4.3. Contextes
caractéristiques pour l’emploi du bémol
3.3.4.4. Etude par zone
géographique et par manuscrit
Les manuscrits germaniques
Les manuscrits anglo-normands
Les manuscrits français
Tableaux récapitulatifs
Conclusion sur le 3e
type de variantes
[1] Eléments Harmoniques, I,5.
[2] Acculturation: «Processus par lequel un individu apprend les modes de comportements, les modèles et les normes d'un groupe de façon à être accepté dans ce groupe et à y participer sans conflit». A et R. Mucchielli, Lexique des sciences sociales, Paris, 1969. En français, le terme appartient principalement à l'ethnologie et à la sociologie, et regarde donc plutôt les groupes que les individus (cf. Trésor de la Langue Française informatisé: http://atilf.atilf.fr/tlf.htm).
[3] Petit Robert.
[4] Trésor de la Langue Française informatisé.
[5] J. Marouzeau, Lexique de la terminologie linguistique, Paris, 1961, 235.
[6] H. Quentin, Essais de critique textuelle, Paris, 1926. F. Grat, «L’histoire des textes et les éditions critiques», Bibliothèque de l’Ecole des Chartes 94 (1933), 269-309. P. Maas, Textkritik, 3e éd. Leipzig, 1957. J. Froger, La critique des textes et son automatisation, Paris 1968. A. Dain, Les manuscrits, 3e éd. Paris, 1975.
[7] M. Maniaci, Terminologia del texto manoscritto (Addenda, Studi della conoscenza, la conservazione e il restauro del materiale letterario, 3), Roma, 1996.
[8] D. Muzerelle, Vocabulaire codicologique, Paris, 1985, 443.
[9] P. Ferretti, Esthétique grégorienne, 272-274. R.-J. Hesbert, Antiphonale missarum sextuplex, xlviii: Paléographie musicale 14, 225ss. J. McKinnon, «The Eight-Century Frankish-Roman Communion Cycle», JAMS 45 (1992), 183-185. R. Steiner, «Communions with Multiple Melodies: An Overview of Some Recent Research», communication inédite à Western Plainchant in the First Millennium: Studies of the Medieval Liturgy and Its Music in Honor of James W. McKinnon, University of North Carolina, Chapel Hill, January 17, 1999. R. Steiner, «Epulari autem et gaudere oportebat», dans: Western Plainchant in the First Millenium: Studies in the Medieval Liturgy and Its Music, ed. S. Gallagher et al., University of North Carolina, Chapel Hill, 2003. Ch. T. Downey - K. A. Fleming, «Some Multiple-Melody Communions with Texts from the Gospels», Etudes grégoriennes 33 (2005), 5-74..
[10] E. Cardine, Sémiologie grégorienne, Solesmes, 1970, 133-138. J.-B. Göschl, «Il fenomeno semiologico ed estetico delle note liquescenti», dans: L’interpretazione del canto gregoriano oggi, Atti del Convegno Internazionale di Canto Gregoriano, Arezzo 26-27 agosto 1983, a cura di D. Cieri, Roma, 1984, 97-152. D. Hiley, Western Plainchant a Handbook. Oxford, 1993, 357-358: «The Plica and Liquescence», dans: Gordon Athol Anderson (1929-1981) in memoriam, Henryville-Ottawa-Binningen, 1984, 379-391.
[11] E. Cardine, Sémiologie grégorienne, 29-34. H. Gonzalez Barrionuevo, La “bivirga precedida de nota ligera” en el antifonario de Harker. Estudio paleográfico y semiológico, PIMS, Roma, 1984: El “pes initio debilis”, notación y límites. Estudio paleográfico y semiológico, PIMS, Roma, 1987.
[12] H. Gonzalez Barrionuevo, El “pes initio debilis”, op. cit., 921-946.
[13] Ce qui est habituel pour les antiennes du Propre. On pourrait objecter que c’est beaucoup plus rare pour celles de l’office, pour lesquelles nous de disposons en général que de quelques témoins neumatiques (H, F1 et MR, principalement). Ce serait oublier que les manuscrits diastématiques nous renseignent tout aussi parfaitement sur le mouvement neumatique.